[Critique littéraire] Devrait-on lire « La peste » d’Albert Camus en pleine pandémie ?

J’ai débuté la lecture de ce classique en février alors que la situation de la COVID-19 n’avait pas encore pointé son nez sur le continent Nord-Américain. Il s’agissait soit du meilleur moment pour découvrir La peste, soit du pire. Une chose est certaine : mon timing a fortement influencé ma lecture, car il m’a permis d’observer la progression du virus fictif imaginé par Albert Camus en même temps que celui de notre monde réel. Une expérience aussi fascinante qu’effrayante.


La Peste nous impose la vision d’un univers sans avenir ni finalité, un monde de la répétition et de l’étouffante monotonie, où le drame même cesse de paraître dramatique et s’imprègne d’humour macabre, où les hommes se définissent moins par leur démarche, leur langage et leur poids de chair que par leurs silences, leurs secrètes blessures, leurs ombres portées et leurs réactions aux défis de l’existence.

La COVID-19 avait beau se démarquer par son taux de mortalité nettement plus bas que celui de la peste, les deux paraissaient avoir un impact similaire sur la société au moment de ma lecture. En début mars, alors que la situation ne faisait que débuter ici, j’étais plongée dans la famine fictive des personnages. Leur inquiétude était contagieuse, donc j’ai ouvert mes armoires en espérant les trouver pleines de provisions : elles étaient vides. Quelques jours plus tard, les étagères des magasins copiaient l’état de ma cuisine. Il m’a été difficile de résister à la panique en lisant la tragédie des personnages dans un contexte beaucoup trop similaire au mien. Cependant, la réalité a été généreuse et mon incertitude face à la nourriture a rapidement été consolée. Dans La peste, Albert Camus nous fait part d’un monde qui n’a eu pas cette chance.

Le roman nous fait constater l’impact de la maladie sur une période effroyablement longue — si longue qu’il paraît impossible de croire à sa fin. La situation semble si désespérée qu’à un certain point dans le récit, j’ai commencé à me dire que l’auteur avait peut-être pris le risque de terminer son roman sans donner aucune conclusion à la maladie. Je m’imaginais déjà pendant les mois à venir, songeant à la ville séquestrée fictive, toujours esclave d’une pandémie mortelle… J’espérais que mes souvenirs n’en soient pas hantés.

En fin de compte, je ne préciserai pas si la fin a introduit une solution ou une malédiction. Bien que ce ne soit pas le genre d’oeuvre qui se ruine par un manque de surprise — son expérience est plus importante que la destination — je préfère vous offrir l’opportunité de vous y aventurer à l’aveugle.

Au coeur de la COVID-19, lire La peste m’a apporté du réconfort, car j’ai pu constater à quel point notre situation aurait pu être pire.

Au coeur de la COVID-19, lire La peste a augmenté mon inquiétude, car je ne pouvais pas avoir la certitude que les choses ne s’empireraient pas.

Dans un contexte littéraire, je ne peux pas dire que j’ai dévoré cette oeuvre. J’ai d’ailleurs mis un temps record à la lire, et pas dans le sens positif. L’écriture de Camus est magnifique, mais elle requiert une attention très prononcée. Il m’arrivait de ne lire que quelques pages et de me sentir rassasiée pour la journée. Je m’arrêtais sur une phrase intéressante, je la répétais quelques fois et je me sentais incapable de passer tout de suite à autre chose. C’est à la fois une grande qualité et un petit défaut.

J’aurais souhaité que l’auteur intègre un soupçon de suspense plus prononcé, quelque chose pour me donner l’énergie de tourner la page. L’histoire n’était pas ennuyante, mais sa progression était un peu trop lente à mon goût. Peut-être est-ce aussi parce que je n’ai jamais réussi à imager les personnages. Il y en avait quelques-uns présentés dès les premiers chapitres qui m’intriguaient par leur sort, mais toutes les nouvelles têtes graduellement introduites au fil du roman finissaient par emprunter des voix trop similaires pour moi. Il est possible que cette expérience négative soit une conséquence du temps que j’ai mis à lire ce livre. Je ne peux donc pas déterminer si la faute est entièrement mienne ou non.

Je n’oublierai jamais cette oeuvre, et pas seulement à cause du contexte dans lequel je l’ai lue. En sachant que le monde est déjà passé à travers cette horreur, qu’il le fait actuellement et qu’il risque de le faire encore de nombreuses fois, je ne peux m’empêcher de considérer cette histoire comme une expérience vécue par mes proches. La souffrance décrite dans le roman n’a jamais existé dans notre réalité à proprement parler, mais je sais qu’elle a le même coeur et la même identité que celle vécue par les victimes des pestes précédentes et actuelles. La peste de Albert Camus m’a fait sentir malade, emprisonnée, désespérée et résignée. Ce sont des sentiments bien négatifs, mais ils sont aussi pour moi le signe que l’auteur a accompli sa mission.

Ce livre a de bonnes leçons à nous offrir, mais il a aussi le potentiel d’être trop lourd à lire dans notre situation actuelle. Je vous encourage à découvrir ce récit si vous êtes mentalement préparés à le faire. Prenez soin de vous-mêmes et de vos proches afin que La peste ne s’approche jamais trop de notre réalité. 

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